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Les femmes ont plus de chances de survivre à une crise cardiaque si leur médecin est une femme (et les médecins hommes sont meilleurs lorsque leurs collègues sont des femmes)

12 août 2018 Chirurgie, Chirurgie mini-invasive, Colon, Genève 2

«La crise cardiaque est aussi une maladie propre aux femmes et non la déclinaison d’une affection purement masculine», écrivait la cardiologue Bernadine Healy, en 1991 déjà. Dans une vibrante prise de position, elle déplorait que des décennies de recherche uniquement focalisées sur les hommes «aient renforcé le mythe que les maladies coronariennes ne touchaient que les hommes, ce qui a généré un ensemble de données prenant les hommes comme standard normatif». Résultat, les symptômes féminins furent sous-pondérés, leurs problèmes médicaux mal diagnostiqués et leurs vies mises en péril.



Ce texte est une traduction d’un article du site d’information The Atlantic, intitulé Women More Likely to Survive Heart Attacks If Treated by Female Doctors

Trois décennies plus tard, ces problèmes sont toujours là. Aux Etats-Unis, les chances de survie des femmes ayant subi une attaque cardiaque sont moins grandes au fil des ans, et ce même si on prend en compte les différences d’âge. Cette situation, selon une étude toute récente, dépend beaucoup de la manière dont elles sont traitées, ainsi que du sexe de leur médecin.

Brad Greenwood, Seth Carnahan, et Laura Huang ont analysé les dossiers des Urgences de l’Etat de Floride sur une période de 20 ans. Les chercheurs y ont inclus l’entier des patients ayant souffert d’attaques cardiaques de 1991 à 2010. Les chiffres montrent que les femmes ont plus de risque de décéder lorsqu’elles sont prises en charge par des médecins de sexe masculin par rapport aux hommes traités par des médecins hommes ou des femmes soignées par des médecins femmes.

«Ces résultats donnent une piste sur les raisons de l’inégalité des chances en cas d’attaque cardiaque: la plupart des médecins sont des hommes et les hommes ont de la peine à soigner des patientes», écrivent les chercheurs.

«Bien sûr, les inégalités sont encore légion, mais on pourrait penser que dans le cas d’une crise cardiaque les différences de genre n’entrent pas en ligne de compte, puisque chaque médecin tient à sauver la vie de son patient», affirme Laura Huang, co-auteur de l’étude et professeur de psychologie organisationnelle à la Harvard Business School. «Pourtant, même ici, on découvre qu’un plafond de verre menace la vie.»

Plus encore, l’équipe de recherche a mis en évidence que les femmes médecins présentaient de meilleurs résultats que leurs homologues masculins et qu’au final leurs patients avaient plus de chances de s’en sortir. Ce constat fait d’ailleurs écho à d’autres études. En 2016, Ashish Jha, de l’école de santé publique T.H. Chan, à Harvard, écrivait déjà, après avoir consulté les dossiers de 1,6 million de patients que «si les médecins masculins avaient des résultats équivalents à ceux de leurs collègues féminines nous pourrions éviter 32’000 morts dans le seul système de santé publique». Elle ajoutait: «Cela représente à peu près le nombre de morts annuels sur les routes américaines.» Ce constat était d’autant plus frappant que les médecins femmes gagnent toujours près de 105’000 dollars de moins par an que leurs pairs masculins.

Mme Huang et ses collègues ont également montré que les femmes victimes de crises cardiaques ont de toute façon un taux de mortalité plus élevé que les hommes. A nouveau, ce constat est en ligne avec des études précédentes. En particulier, en 1991, la cardiologue Bernardine Healy montrait que les attaques cardiaques prenaient des tournures différentes chez les hommes et les femmes. Plutôt que la classique terrible douleur dans la poitrine, celles-ci pouvaient ressentir une indigestion ou des malaises touchant les bras, le cou, la mâchoire, l’estomac ou le dos. Des dizaines d’années de recherches biaisées par un a priori sexué ont ainsi mené à ce que ces symptômes soient décrits comme «atypiques». Dès lors, les femmes retardent leurs appels au secours. Par ailleurs, lorsqu’elles demandent de l’aide, elles sont souvent non prises en charge et moins susceptibles de se voir proposer des tests diagnostic.

«Pire encore, écrit Brad Greenwood, co-auteur de l’étude, le désavantage d’être une femme se creuse encore si son médecin est un homme.» Lui et ses collègues montrent qu’il n’y a pas de différence de taux de survie entre les sexes lorsque le médecin est une femme. Ainsi, les femmes ne se remettent moins bien que lorsque leur médecin est un homme.

Côté chiffres, le taux de survie des hommes soignés par des médecins femmes est de 88.1%, alors que celui des femmes soignées par des médecins hommes est de 86.6% (soit 1,5 point de moins). Ces différences subsistent même après que l’équipe ait pris en compte des facteurs tels que les années d’expérience des médecins, l’âge des patients, leur ethnicité, les risques de co-morbidité, leur niveau d’éducation et les hôpitaux dans lesquels ils avaient été admis.

Les auteurs de l’étude doutent que ces différences soient le reflet d’un sexisme explicite. Il semble bien plutôt que les femmes soient plus enclines à décrire leurs symptômes à des médecins femmes qui, à leur tour, auront plus de facilité à les corréler avec une attaque cardiaque. Les chercheurs écrivent même qu’il serait possible «que les médecins les plus compétents – c’est à dire des femmes médecins – utilisent leur plein potentiel sur leurs patients les plus difficiles, c’est-à-dire les patientes.»

Toutefois, assure Ashish Jah, «les données sont moins claires que [l’équipe] le dit». S’il est clair que les médecins hommes connaissent de meilleurs résultats avec leurs patients hommes souffrant de crise cardiaque qu’avec les femmes, «il est plus difficile de dire si, de leur côté, les médecins femmes son moins efficaces en traitant l’autre sexe, car les données récoltées sont trop faibles pour être significatives». (Au Etats-Unis, les femmes médecins sont moitié moins nombreuses que les hommes)

Pour M. Jha, toutefois, «il est bien évident que chacun de nous doit faire mieux en matière de prise en charge des maladies cardiovasculaires des femmes. Par ailleurs, les médecins hommes pourraient apprendre une ou deux choses de leurs homologues femmes afin d’améliorer leurs résultats en la matière.»

C’est exactement la conclusion à laquelle sont arrivés Brad Greenwood, Seth Carnahan, et Laura Huang. Dans leur étude, les médecins de sexe masculin soignaient mieux leur patientèle féminine souffrant d’attaque cardiaque lorsqu’ils avaient plus d’expérience dans ce domaine et – plus encore – lorsqu’ils travaillaient dans des hôpitaux comptant plus de femmes médecins. Cela suggère que, quel que soit ce petit plus amené par les femmes médecins, celui-ci est transférable. Peut-être changent-elles les protocoles appliqués aux Urgences ou peut-être enseignent-elles directement à leurs collègues masculins à mieux diagnostiquer et traiter les crises cardiaques au féminin. Quoi qu’il en soit, l’étude suggère que lorsque la proportion de femmes médecins dans un service d’urgence augmente de 5 pour cent, le taux de survie des femmes traitées augmente de 0,4 point.

«Voilà qui met en lumière l’importance d’assurer un environnement de travail mêlant hommes et femmes», assure Vineet Arora, professeur à la faculté de médecine de Chicago. «Cela suggère également qu’on peut améliorer les résultats [en engageant plus de femmes]. Les femmes médecins sont ainsi des atouts non seulement pour leurs patients, mais également pour leurs collègues masculins.»